28 Juillet 2021

[PORTRAITS] CADMOS : Allô l'ISS, ici la Terre !

La réussite d’expériences scientifiques françaises à bord de l’ISS commence d’abord sur Terre, et plus précisément au sein du CADMOS. Dans le cadre de la mission Alpha, l’équipe a ajouté 12 expériences scientifiques à ses tâches régulières. Un programme chargé, malmené par les confinements, que surmonte avec passion une équipe unie.
Rémi Canton, chef d'orchestre de l'équipe Alpha

Ce fils d’enseignants et passionné des vols habités (« je suis tombé dedans quand j’étais petit ») a d’abord pu réaliser l’un de ses rêves en travaillant au Johnson Space Center de la NASA à Houston pendant 8 ans, au plus près des astronautes, sur le programme ISS. Pilote et amateur de plongée, il faisait aussi partie des 45 finalistes de la dernière campagne ESA de sélection d’astronautes en 2009 (« AstroNOT, du coup ! »). C’est donc naturellement qu’il s’est ensuite dirigé vers le CADMOS, après une parenthèse dans le monde des opérations, notamment ATV.

Manager au CADMOS et chef de projet de la mission Alpha, Rémi Canton se décrit comme un chef d’orchestre. Au cœur de sa partition : 12 expériences reposant sur des thématiques scientifiques diversifiées, et qui s’inscrivent au sein de nombreux autres projets en développement au CADMOS. « Ce qui me plaît beaucoup c'est la variété de domaines sur lesquels on travaille. On peut avoir une réunion avec l'Institut Pasteur sur des organismes cérébraux un jour, et le lendemain des réunions sur les neurosciences, les fluides supercritiques ou encore sur la lévitation acoustique. Et le tout dans un contexte international riche, avec comme partenaires la NASA, Roscosmos, l’ESA ou l’ISRO ».

Cette multiplicité de projets s’accompagne d’une richesse de profils au sein de l’équipe :

Coordonner tout le monde et essayer d’animer l’équipe me plaît parce que c'est un rôle fédérateur. La crise sanitaire et le télétravail ne nous ont pas facilité la situation, mais l’effort de groupe nous a maintenu très soudés, dans la bonne humeur, le collectif a été primordial.

Un métier passionnant, que ce père de famille essaie d’équilibrer avec ses activités privées : « j'adore venir au travail mais j'adore aussi en partir ! Mais cette dernière année a été particulièrement intense. Moi qui suis fan de sport et de musique (en tant que musicien et non chef d’orchestre, dans ce cas-là !), il a fallu faire des compromis ».

 Mais que serait un chef d’orchestre sans ses musiciens ? Entre responsables d’expériences et fonctions supports on ne s’ennuie pas au sein de l’équipe du CADMOS.

Les responsables d'expériences

Didier Chaput, mémoire vivante des vols habités

Initialement spécialisé dans les vols habités franco-russe, puis ouvert au monde entier avec l’ESA, Didier Chaput n’en est pas à son premier concerto spatial : avant Alpha, il a travaillé sur d’autres misions, telle que Proxima, premier séjour de Thomas Pesquet à bord de l’ISS, mais également, « au CNES depuis 1991, j’ai vu la fin de vie de la station MIR, et travaillé sur les missions d’astronautes comme Claudie et Jean-Pierre Haigneré. On était au tout début de la mise en place du CADMOS : c’était une version plus artisanale, qui a transité jusqu’à la période actuelle qu’on connaît, qui est organisée, définie ».

Les personnalités comme Didier Chaput sont des ressources précieuses pour l’équipe en tant que « mémoires vivantes du CADMOS », comme le surnomme ses collègues : « Chaque mission est différente, mais on profite des expériences précédentes pour enrichir nos compétences. Lors de la phase de développement de la mission Alpha, nous étions déjà aguerris au processus avec l’ESA. On essaie constamment de faire des retours d’expériences pour s’améliorer à chaque fois. ».

Développer de nouveaux projets ne signifie pas abandonner les anciens : « Je n'ai pas qu'Alpha à m'occuper, j'ai aussi des restes de Proxima comme la mise à jour de l’échographe, je suis sur le programme Cardiomed ou encore sur d’autres expériences d'exobiologie. ». Un programme chargé, qui ne manque pas de séduire l’ingénieur, par l’ancrage au sein d’un environnement international, les rencontres régulières avec de nouvelles personnes, et les thématiques de travail variées. « Au CADMOS, vous ne pouvez pas tomber dans la routine ! »

Alain Maillet, la recette d’une collaboration réussie

Mousses biodégradables, mousses comestibles, ou encore robot « food processor », Alain Maillet est le chef cuisinier du CADMOS, métaphoriquement et littéralement.
Arrivé au sein de MEDES, filiale santé du CNES, pour s’occuper des aspects biomédicaux des vols et des simulations, il a mis en place la structuration de cette équipe désormais composée de 10 personnes. Un travail polyvalent qui l’amène aujourd’hui à développer des expériences au sein du CADMOS « dans le cadre de l'activité nationale d'équipements de physiologie, ou équivalent. Je me penche également sur les activités de nutrition, notamment tout ce qui est gestion de la collaboration avec Ducasse Conseil et Hénaff, pour la fabrication des repas évènementiels consommés au sein de la station. »

Parmi la diversité de de son parcours des similitudes persistent : que ce soit pour la mission Proxima comme pour la mission Alpha, il est stimulant de « développer quelque chose qui sera utilisé par quelqu'un d'autre. Thomas dit être les mains et les yeux des expériences, c'est vrai ! Même si l’on n’a pas le contrôle directement avec nos mains sur l’équipement, c’est par le biais des astronautes que l’on obtient la satisfaction de voir fonctionner l’expérience dans un environnement complètement différent, l’espace. »

L’expérience EcoPack en est la preuve : à son retour de la mission Proxima, Thomas Pesquet exprime le souhait de réduire les emballages au sein de la Station Spatiale Internationale. L’équipe du CADMOS se penche sur le sujet : « On souhaitait quelque chose qui pourrait être recyclable, biodégradable, retravaillé ou utilisé différemment. On a présenté les premiers résultats à Thomas, il était favorable, et il nous a dit que ce serait encore mieux s'il pouvait le manger. Du coup il y a eu double objectif : une mousse recyclable biodégradable et une mousse comestible. Ces échanges forment une bonne chaîne de coopération ! »

Florence Clément, la fibre du spatial depuis le lycée

C’est en cours de physique au lycée que le spatial attise la curiosité de Florence Clément : « le spatial était un choix, ce n'est pas un hasard. Je me suis volontairement orientée vers ce domaine. ».  Si l’ingénieure se décrit comme « la petite nouvelle de l’équipe Alpha », elle est aujourd’hui responsable de l’expérience Lumina, dont le statut est particulier : « Lumina a la spécificité d’être une expérience qui va continuer après le retour de Thomas Pesquet sur Terre. L’astronaute français installe le dosimètre, qui restera dans l’espace encore un an, au moins. »

La responsabilité d’une expérience est complexe. Cela demande notamment la maîtrise d’un grand nombre de langages techniques, afin d’être à l’aise sur des sujets variés, « Ça ne veut pas dire qu'on devient expert dans tous les domaines, bien évidemment, mais qu'il faut quand même savoir de quoi on parle, et c'est ça qui est très enrichissant. ». Une mission d’autant plus intéressante qu’elle se déroule au sein d’une équipe dont « la bonne humeur est contagieuse, et la solidarité aussi, ça va sans doute un peu de pair. »

L’ingénieure du CADMOS ne cache pas qu’il « y a forcément des aléas ». La charge de travail s’est notamment intensifiée lorsque le vol de Thomas Pesquet a été avancé, réduisant le temps de développement des expériences. « Mais justement si c'était trop facile, on ne serait pas là. » D’autant que le rôle des responsables d’expérience ne dépend pas de l’astronaute français. Le départ du Normand à bord de l’ISS est une excellente opportunité de mettre en lumière le monde du spatial et du vol habité. C’est l’occasion pour l’équipe du CADMOS de bénéficier d’une plus grande visibilité, de sélectionner des expériences et de les développer. Mais « on travaille pour faire avancer notre expérience, notre science ; si ce n'est pas Thomas Pesquet, ce sera un autre cargo, un autre astronaute ». La vie du CADMOS n’a pas commencé avec Proxima et elle ne s’arrêtera pas après Alpha. Ce sont de belles étapes dans le parcours de l’équipe.

Sébastien Rouquette, les yeux vers le ciel depuis l’enfance

Enfant passionné par les aventures de Jules Vernes et de Goldorak, admirateur des vols aériens depuis toujours, Sébastien Rouquette a fait du pilotage, de l’espace et des sciences ses domaines de prédilection, en autodidacte. « Chez mes parents il y avait une encyclopédie universelle, appelée "Tout l'univers", qui était pleine de photographies. Je parcourais d'abord des yeux avant de lire, et je suis tombé sur des cartes du ciel. Je me suis dit "mais alors c'est ce que je peux voir dehors". Je suis sorti et j'ai appris. »

L’ingénieur est aujourd’hui responsable du programme des vols paraboliques au sein du CADMOS, mais aussi en charge d’expériences lors de missions comme Proxima et Alpha : « Développer un projet depuis un concept en laboratoire jusqu'à une expérience qui va dans l'espace, en prenant en compte tous les enjeux techniques et sécuritaires, c'est une aventure. ». 
Préparer une mission demande un travail intense, sur une durée limitée : « Alors que les vols paraboliques se font au fil de l'eau, des missions comme Proxima ou Alpha vont occuper 100% de mon temps, voire plus lors des phases d’échéance. C'est un vrai défi que de développer une expérience pour l'ISS, et un défi sans cesse renouvelé car à chaque fois on repart du début : bien sûr on gagne de l'expertise, mais le dossier lui repart de zéro. »

Et comme dans toute aventure, le parcours rencontre des embûches, telle que celle des confinements internationaux qui se sont enchaînés ces derniers mois. Le télétravail s’est imposé, entraînant avec lui « une nostalgie de l'absence de lien tel qu'on a pu le vivre pour Proxima. Avec les membres du CADMOS, nous sommes des collègues qui sont comme des amis. On travaille sur des projets différents, tout en restant un groupe. Il y a vraiment le sentiment d'un équipage. ». Avec l’éloignement physique « forcément cela évolue » : les réunions ont lieu à distance, les délais des fournisseurs impactés par la crise sanitaire se répercutent sur les délais des projets de la mission Alpha, les événements majeurs ne peuvent pas être célébrés ensemble. Pour autant, le spécialiste des vols paraboliques reste optimiste ! « La résilience, c'est ça aussi : accepter la situation telle qu'elle est, et ne pas ressasser ».

Accepter les challenges et s’entraider : l’équipe de France Alpha existe au sein du CADMOS, à distance ou en présence.

Grégory Navarro, ingénieur de métier et professeur dans l’âme

Choisir la ou les expériences dont les responsables sont en charge n’est pas une source de conflit au sein de l’équipe du CADMOS : « Cette équipe s'est formée assez naturellement. Il y a eu des discussions, je n'ai pas l'impression que ça a été compliqué. Chacun a apporté ses idées, elles ont convergé, ceux qui avaient proposé des sujets ont continué à travailler dessus. Pour ma part, j’étais intéressé par le monde de l’éducatif. Le chef de projet a fait la répartition, et j’ai pu prendre en charge les étudiants. »

Responsable de Blob et de TetrISS pour la mission Alpha, Grégory Navarro s’est spécialisé dans les expériences éducatives. Un choix qui implique de nouvelles parties prenantes : « L’équipe autour de ces projets est particulière puisqu’aux membres du CADMOS s’ajoute l’équipe étudiante. La relation est différente car ce n'est pas comme signer un contrat avec une entreprise ; il y a un accompagnement qui est permanent. » Et c’est justement ce travail d’équipe étendu qui plaît à l’ingénieur ; la multiplicité d’acteurs apporte un surplus de créativité et de compétences.
Également, côté ESA, « on travaille main dans la main avec une Payload Integration Manager (PIM). Elle nous accompagne dans le passage des processus ESA, tels que l’interfaçage de l’expérience (branchement, disposition dans le module Columbus de l’ISS). Cette collaboration est excellente car l’objectif n’est pas seulement de dire si notre travail est bon ou mauvais ; elle a des apports très constructif pour l’expérience. »

Si les membres de l’équipe ont suivi des parcours professionnels variés, leurs activités au CADMOS leur permettent de renouer avec les plaisirs de projets antérieurs. Pour cet ancien développeur de systèmes informatiques embarqués, c’est l’occasion de « remettre les mains dans le cambouis en arrivant avec un objet sur la table, prêt à partir. On part d’une idée papier pour parvenir à un objet fonctionnant à bord de l’ISS. On a fait tout notre possible pour penser à tout et tout tester mais comme il s’agit d’objets technologiques qui n’ont jamais fonctionné en micropesanteur, il reste toujours une part d’incertitudes et on est toujours un peu anxieux quant au résultat dans l’ISS ». Nous croisons les doigts pour que tout se passe comme prévu !

 Cécile Thévenot, la physiologie au cœur

« Même si ce n'était pas une ambition de petite fille, aujourd'hui je suis passionnée par ce que je fais. ». Après une école d’ingénieure spécialisée dans l’aéronautique, c’est lors d’un stage à Cologne dans le centre pour l’aéronautique et l’astronautique (DLR), que Cécile Thévenot rencontre le domaine du spatial. Depuis son retour en France, elle s’épanouit au sein du CADMOS : « C'est une question de rencontre et d'opportunités qu'on m'a confiées et que j'ai su saisir. J'ai évolué en même temps que le CADMOS a évolué, grossi, grandi. Je suis aujourd'hui, au sein d’une équipe mixte où les femmes sont très bien représentées et considérées et je ne m'en lasse pas. »

Responsable de 2 expériences, Dreams et Immersive Exercice, Cécile Thévenot explique que « préparer 12 expériences sur une durée limitée demande une augmentation de la charge de travail par rapport aux autres périodes d'activité. ». L’ingénieure parle en conséquence puisque Dreams est la 1ere expérience Alpha montée à bord de l’ISS. La responsabilité se joue à 2 niveaux : d’abord la partie développement de projet puis la partie opérationnelle : « Une fois l’expérience développée et à bord de la station, je serai en salle de contrôle pour supporter les activités et apporter un support en temps réel, ainsi que des solutions aux problèmes ou questions s'il y en a ». Une activité d’autant plus enrichissante par les collaborations qu’elle crée : « c'est très important de dire qu'on ne se substitue pas aux scientifiques, on travaille pour eux. Ils ont leurs connaissances scientifiques, on a la connaissance du spatial ». Petit bonus de la mission Alpha, la collaboration à bord a lieu avec Thomas Pesquet, « qui est quelqu'un de très professionnel, de très efficace et agréable. »

Finalement, pour les responsables d’expérience, une mission comme Alpha est un véritable défi de concrétisation scientifique : « Je n'ai pas envie que tout le travail qui a été réalisé, aussi bien par moi que par tous les gens qui ont contribué, ne fonctionne pas une fois dans l’espace. C'est ça qui fait la force du CADMOS : on est une équipe unie entre responsables d’expérience et supports transverses. »

Ce portrait vous a plu ? Vous en voulez encore ? Rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir un nouveau membre de l'équipe du CADMOS.


CADMOS, expert en impesanteur

Basé au CNES, à Toulouse, le CADMOS est le Centre d’Aide au Développement des Activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales. Il a pour rôle d’accompagner les utilisateurs scientifiques, pour adapter leurs expériences aux contraintes de la micropesanteur, dans la Station spatiale internationale, l’Airbus A310 Zero-G, etc.

Dans le cadre de la mission Alpha, certaines expériences menées par Thomas Pesquet pour l'ESA ont été mises au point et directement préparées par le CADMOS : 8 expériences scientifiques et technologiques (Dreams, Pilote, Immersive Exercise, Télémaque, Lumina, Edible Foam, Renewable Foam, Freshness Packaging), et 4 projets éducatifs (Blob, Tetriss, Eklosion, et Illusion).